Mise au point sur les déchets nucléaires à Chalk River

Garde-rivière des Outaouais s’intéresse à l’enjeu des déchets nucléaires dans le bassin versant depuis de nombreuses années. En quoi consiste ce travail et pourquoi la présente année sera-t-elle importante? Dans cette mise au point, nous explorons l’histoire de cet enjeu, son évolution et le travail que nous faisons en lien avec celui-ci.

Les déchets nucléaires stockés sur le site de Chalk River constituent l’une de nos principales préoccupations, et c’était le cas durant presque toute l’histoire de Garde-rivière des Outaouais. Nous avons continuellement revendiqué la mise en place de mesures responsables, durables et soucieuses de l’environnement pour répondre à ce problème. 

Le chemin à parcourir pour y arriver, comme toute aventure sur une rivière, a pris quelques tours et détours. Il a parfois connu des changements rapides, des virages abrupts et des défis inattendus; à d’autres moments, il s’apparente plutôt à une lente dérive sur des eaux tranquilles dans l’attente de la prochaine étape. 

Toutefois, l’année à venir pourrait potentiellement changer la donne.

Une brève histoire des déchets nucléaires dans le bassin versant et de notre apport dans ce dossier

Les enjeux liés aux déchets nucléaires dans le bassin versant de la rivière des Outaouais remontent au moins à 1944, année où les Laboratoires de Chalk River ont amorcé l’exploitation sur les berges de notre rivière de la capitale nationale. Le site se situe à environ 200 km en amont de la Ville d’Ottawa et l’établissement précède la Loi sur la sûreté et la réglementation nucléaires et la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN). 

Vue aérienne du site de Chalk River

Dans les années 1950, des accidents majeurs ont eu lieu dans le réacteur national de recherche expérimental ainsi que dans le réacteur national de recherche universel de Chalk River, qui ont nécessité temps et énergie à traiter. Ces incidents ont eu pour conséquences, en plus d’autres effets plus récents, un certain nombre de problèmes de déchets persistants. Il y a plusieurs zones de gestion des déchets sur le site de Chalk River qui ont entraîné la contamination des eaux souterraines, lesquelles continuent de s’introduire dans les eaux douces des rivières et des lacs de la région à ce jour. 

Cela ne fait aucun doute, il y a une variété de déchets actuellement stockés sur le site qui posent un risque pour la rivière et dont on doit s’occuper. Toutefois, la méthode à employer pour gérer ces déchets suscite la controverse. 

En 2016, les Laboratoires Nucléaires Canadiens ont déposé un projet visant à construire une installation de gestion des déchets permanente sur le site de Chalk River. L’installation de gestion des déchets près de la surface (IGDPS), de son nom, permettrait de stocker les déchets nucléaires issus des Laboratoires de Chalk River, mais servirait aussi à emmagasiner des déchets transportés sur le site en provenance d’autres établissements. Après les audiences initiales sur le projet, les Laboratoires Nucléaires Canadiens ont dû y apporter un certain nombre de modifications, ce qui a prolongé le processus de plusieurs années. Le résultat est un projet qui prend en compte, en partie, certaines préoccupations soulevées lors du premier cycle d’audiences. 

À titre d’exemple, le projet a fait volte-face sur le fait que l’installation était entièrement exposée aux intempéries, ce qui était la source de beaucoup d’inquiétude lors de la phase initiale. À la place, de petites sections seront remplies pour ensuite être recouvertes temporairement jusqu’à ce que l’ensemble du monticule soit enfoui et qu’une couverture permanente soit installée. Ce mode d’opération réduira ainsi l’exposition à la pluie, à la neige et aux éléments naturels qui pourraient entrer en contact avec les matières stockées sur le site. 

Cependant, l’emplacement du monticule demeure le même, soit à seulement quelques centaines de mètres du bord de la rivière. Une station de traitement des eaux usées est prévue dans le projet et servira à épurer tout ruissellement provenant du site. L’effluent provenant de la station se déversera dans le lac Perch sur le site de Chalk River, lequel se jette ensuite dans la rivière des Outaouais. En réponse à des préoccupations à ce propos, le critère pour déterminer ce qui est permis de stocker sur le site se limite maintenant aux déchets radioactifs de faible activité (le projet initial comprenait les déchets de faible et moyenne activité). Malheureusement, la définition de ce critère ainsi que la nature des autres déchets non radioactifs pouvant être acceptés demeurent vagues.

Garde-rivière des Outaouais a depuis longtemps de nombreuses préoccupations en ce qui concerne les plans de l’IGDPS. En tant que membre du Conseil de gérance de l’environnement des Laboratoires de Chalk River, nous en avons appris beaucoup sur le site de Chalk River, son fonctionnement et les déchets qui y sont accumulés. Nous avons aussi participé à de multiples consultations sur le projet au fil des années. Certaines de nos préoccupations ont été prises en considération dans la plus récente proposition, bien qu’un certain nombre de questions demeurent. 

En juillet l’an dernier, l’énoncé des incidences environnementales des Laboratoires Nucléaires Canadiens pour le projet de décharge a finalement été accepté par la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN). Cela signifie que l’évaluation environnementale et les audiences réglementaires tant attendues peuvent maintenant aller de l’avant. 

Quels sont les plans de Garde-rivière des Outaouais pour 2022?

Nous anticipions la publication de l’évaluation environnementale depuis plusieurs années. La demande de modification de permis relative à l’évaluation environnementale a finalement été publiée le 25 janvier 2022. Au moyen d’une aide financière aux participants offerte par la CCSN, nous travaillerons avec des experts qui contribueront à notre analyse de la proposition, y compris sa capacité à répondre à nos préoccupations quant à cette installation aux Laboratoires de Chalk River et à l’incidence potentielle sur la rivière des Outaouais. Les informations et les perspectives de cette analyse feront partie de la présentation que nous donnerons dans les audiences réglementaires sur la demande de modifications de permis. 

Les audiences réglementaires sur la demande de modifications du permis relative à l’IGDPS étaient initialement prévues pour 2018, mais ont été reportées à de multiples reprises. Elles sont maintenant sur le point de commencer. Il y aura une audience en deux parties, la première étant prévue pour le 22 février 2022 et la deuxième, à laquelle nous participerons, pour la fin mai 2022. 

Étant donné que la proposition a fait l’objet de plusieurs modifications, il y a encore de nombreuses questions sans réponse quant à l’aspect final du projet et l’octroi du permis. Nous voulons nous assurer que nos préoccupations sont prises en compte à leur juste mesure, et si tel est le cas, que ce soit réellement la meilleure solution au problème des déchets présents sur le site. Garde-rivière des Outaouais passera les prochains mois à réviser tous les documents et renseignements disponibles, avec l’aide de nos experts, avant de prendre une décision finale sur ce que nous présenterons lors de l’audience. 

Un paysage en évolution

Cependant, bien que les audiences sur l’IGDPS soient enfin programmées, le contexte entourant Chalk River continue d’évoluer. De nouveaux projets explorent la faisabilité de l’installation de petits réacteurs modulaires (PRM). Ces projets comprennent une demande de permis pour l’ajout de microréacteurs modulaires (plus petits encore que les PRM) sur le site de Chalk River, processus que nous suivons de près.

Les microréacteurs et les petits réacteurs modulaires demeurent des réacteurs nucléaires, et même si leur empreinte est moindre que celle des réacteurs conventionnels, il s’agit tout de même de bâtiments considérables à niveaux multiples. Nous sommes bien loin du petit générateur mobile que ce nom pourrait évoquer à plusieurs. Ces réacteurs modulaires sont conçus pour être assemblés facilement et produire une petite quantité d’énergie (au plus 300 MW). Ils contiennent suffisamment de combustible pour environ 20 ans d’exploitation, après quoi ils doivent être déclassés.

Image conceptuelle d’un microréacteur modulaire de la Ultra Safe Nuclear Corporation.

Le site de Chalk River fait partie des sites proposés pour tester cette nouvelle technologie, et ces plans avancent très rapidement (une ébauche de l’énoncé des incidences environnementales lié à ce projet est attendue pour la fin de l’année). Les PRM sont considérés comme une technologie propre faisant partie des solutions à la crise climatique. Le gouvernement canadien actuel vante de plus en plus les mérites de ces réacteurs qu’il envisage comme une pièce maîtresse de ses plans de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre.

Indépendamment des intentions derrière cette technologie, le problème des déchets nucléaires demeure. Les PRM produisent des déchets, ce qui nous ramène inévitablement à la question de leur stockage et de leurs répercussions sur notre réseau hydrographique. De plus, bien que le gouvernement soutient que les PRM produisent une quantité minimale de déchets, il faudra des lignes directrices claires pour la gestion des déchets issus de cette nouvelle technologie si elle devait être employée. 

Au-delà de notre bassin versant : un enjeu qui touche tous les Canadiens

Quel est le meilleur moyen d’envisager la question des déchets nucléaires dans notre bassin versant? Nous avons discuté des enjeux locaux liés au site de Chalk River, mais à vrai dire ces enjeux sont exacerbés par les politiques peu rigoureuses entourant les déchets nucléaires à l’échelle nationale au Canada. Actuellement, le Canada est doté de règlements stricts en ce qui concerne la gestion des déchets issus du combustible nucléaire, mais nous sommes d’avis que les déchets non combustibles, comme ce qu’on prévoit de stocker à l’IGDPS, devraient aussi être assujettis à des règlements adéquats.

C’est pourquoi Garde-rivière des Outaouais, tout comme d’autres regroupements préoccupés par le problème, revendique des changements à la politique fédérale. Au début de 2020, nous avons lancé une pétition et une campagne d’envoi de lettres qui a obtenu plus de 2350 signatures. L’an dernier, le 16 novembre, le ministre des Ressources naturelles du Canada a annoncé que le gouvernement lançait un examen et un processus de mobilisation de sa Politique en matière de déchets radioactifs. 

En mars 2021, nous avons officiellement soumis nos 15 recommandations pour une politique actualisée sur les déchets nucléaires au Canada dans le cadre du processus de révision de RNCan. Ces recommandations permettraient de nous assurer que les politiques de gestion des déchets nucléaires du Canada sont solides, claires et conformes aux normes internationales, afin d’élever le Canada au rang de chef de file mondial en matière de politique sur les déchets nucléaires.

Adopter des règlements plus forts, comme ceux que nous proposons, permettrait aussi de nous assurer que les nouveaux projets comme celui de l’IGDPS sont mieux étudiés, révisés plus régulièrement et dotés d’un mandat mieux défini. 

Conclusion

En résumé, l’enjeu des déchets nucléaires dans notre bassin versant arrive à un point critique en 2022. Les échéances de la mise au point de l’IGDPS semblent enfin se concrétiser. Nous nous préparons à faire part de nos commentaires, avec l’aide d’experts, sur l’évaluation environnementale du projet et à présenter nos préoccupations lors des audiences réglementaires de la CCSN cet hiver et ce printemps. 

Entretemps, nous continuons de mettre la pression sur le gouvernement fédéral pour qu’il renforce ses politiques régissant les déchets nucléaires au Canada, de sorte que le paysage de la gestion des déchets nucléaires, aussi bien dans le bassin versant que dans l’ensemble du pays, soit plus clair, normalisé et assez solide pour garder nos lacs et nos rivières sûres pour les générations à venir. 

5 responses to “Mise au point sur les déchets nucléaires à Chalk River”

  1. Réal Vigneau dit :

    Ce que je lis, c’est que si l’on suit les normes internationales et que la CCSN suit des règles strictes, vous ne vous opposeriez pas au nucléaire.
    Les normes internationales ne donnent aucune garanti. L’industrie nucléaire va se faire un plaisir de jouer avec ce qui est stricte ou pas. Vous pourriez apporter toutes les preuves évidentes pour arrêter ces projets nucléaires, il y aura toujours quelqu’un pour prouver le contraire. Les seuls déchets radioactifs qui ne seront pas catastrophiques seront ce que l’on ne produira pas. Bonne chance quand-même car vous faites un énorme et nécessaire travail.

  2. Anne-Marie Meunier dit :

    Je supporte le mouvement garde rivière, je suis impliqué pour les changements climatiques. Je serai encore plus impliqué pour la région de l’Outaouais aux prochaines élections provinciales cet automne. Entre temps, j’aimerais proposer un événement culturel de sensibilisation à l’urgence d’agir, le spectacle musical s’appelle ‘La terre tourne à l’envers’ j’aimerais en discuter avec vous. Qui dois contacter pour discuter de ce projet d’événement ?

  3. Diane Prud'homme dit :

    J’ai signé une pétition quelques années passées pour protéger nos lacs et rivières des effets néfastes du déversement des déchets nucléaires. Je ne sais pas si le nombres de signataires étaient importants ou non et si le gouvernement a pris conscience de cette pétition. J’aimerais avoir de «feed-back» et savoir si il y a d’autres gestes que le citoyen peu prendre pour protéger l’environnement?

  4. Ghislain Leblanc dit :

    C’est complètement insensé d’avoir toute forme de produit nucléaire près de la rivière Outtaouais qui est le principal affluent du Fleuve St-Laurent. Si jamais un accident grave se produisait, il n’y aurait plus d’eau pour des millions d’habitants et le risque zéro n’existe pas dans ce cas.

  5. Lucie Massé dit :

    Merci à Garde-rivière pour cet excellent tour de piste qui contribue à encourager une plus grande participation aux audiences. La Vidéo de la Partie 1 de l’audience publique du 22 février 2022l, sur le projet d’un dépotoir de déchets radioactifs à Chalk River, est déjà disponible en anglais dans les archives de la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN). Nous avons dû insister auprès de la CCSN pour qu’une traduction française de la Vidéo de l’audience soit aussi disponible. La CCSN s’engagée à la verser aux archives d’ici peu. Lucie Massé – Ralliement contre la pollution radioactive – 18 mars 2022