Posted: avril 15, 2022
Les réponses à vos questions : Pour faire suite au webinaire sur l’exploration des cavernes sous-marines
En mars dernier, nous avons organisé un webinaire avec André L. Martel et Jill Heinerth, et nous avons reçu tellement de bonnes questions, que nous n’avons pas pu toutes y répondre! André et Jill ont généreusement offert de répondre à vos questions dans notre blogue. Visionnez le webinaire et consultez ce complément d’information!
Le 8 mars 2022, Garde-rivière des Outaouais a organisé un webinaire avec André L. Martel, docteur en zoologie et chercheur au Musée canadien de la nature, et Jill Heinerth, exploratrice en résidence de la Société géographique royale du Canada. Le tandem a discuté de ses récentes expéditions visant à explorer certaines grottes de la rivière des Outaouais, en particulier les cavernes Gervais et Three-Island dans le secteur de Westmeath. Son objectif était d’étudier les êtres vivants que l’on retrouve dans ces cavernes largement méconnues, tout particulièrement les espèces de moules d’eau douce qui y ont élu domicile.
Regardez l’enregistrement de leur conférence (en anglais) ici!
Questions :
Question d’Erik : A-t-on déjà découvert des espèces de moules marines à l’intérieur des terres (à part la moule zébrée et quagga)?
André : Non. Puisque la rivière est un milieu d’eau douce, on retrouve uniquement des espèces de moules et de poissons adaptés à la vie en eau douce dans ces cavernes et dans la rivière des Outaouais en général. Il y a très longtemps, des espèces de poissons anadromes (p. ex. le gaspareau, l’alose savoureuse, le saumon atlantique), qui vivaient dans le golfe du Saint-Laurent (environnement marin), pourraient avoir remonté la rivière des Outaouais et seraient venues jusqu’à la hauteur d’Ottawa pour y frayer, bien qu’il n’existe pas de preuve solide. Rappelons que dans les années 1800, il était parfois possible d’observer des phoques communs ici même à Ottawa. Jusqu’à présent, toutes les espèces de poissons, de moules et d’invertébrés répertoriées dans les cavernes sous-marines près de Westmeath, de même que dans l’ensemble de la rivière des Outaouais, sont des espèces d’eau douce. Une espèce de poissons, probablement la seule, qui pourrait possiblement remonter le courant et contourner les barrages hydroélectriques de la rivière des Outaouais, en rampant sur le sol durant la nuit, est l’anguille d’Amérique. Il faut dire cependant que ce poisson est maintenant extrêmement rare et menacé, des conséquences de la construction de barrages, qui entravent sa migration. Aussi, il n’y a pas de moules zébrées ni de moules quaggas dans les cavernes et les environs.
Question de Carol : Est-ce que le fouille-roche zébré est un poisson-hôte pour les moules?
André : Nous ne savons pas quelles espèces de moules d’eau douce présentes dans les cavernes utiliseraient le fouille-roche zébré comme poisson-hôte. Il est possible que l’une des espèces de moules qu’on retrouve dans les cavernes utilise ce poisson, mais nous n’en avons aucune idée. Il n’y a pas d’informations dans la littérature qui indiquent que le fouille-roche joue le rôle de poisson-hôte pour une des espèces de moules trouvées dans les cavernes. Cela dit, il se peut que l’une de ces espèces l’utilise comme hôte pour accomplir la métamorphose larvaire sur ses branchies. Rappelons les espèces de moules qu’on retrouve dans les cavernes : l’elliptio de l’Est, la lampsile cordiforme, la ligumie noire, l’obovarie olivâtre, l’alasmidonte à fortes dents et la lampsile rayée.
Question de Beth : Durant quelle portion de leur cycle de vie les poissons, en particulier l’achigan à grande bouche, passent-ils dans la caverne?
André : Nous n’avons pas la réponse. Il est possible que certaines espèces de poissons présentes dans la caverne ne fassent que passer, en utilisant la caverne temporairement (comme l’esturgeon) pour trouver de la nourriture ou un abri, alors que d’autres pourraient y rester beaucoup plus longtemps, vivant principalement dans les cavernes (le brochet?); nous ne savons presque rien sur le comportement des poissons qui vivent dans les cavernes.
Question de Nancy : Est-ce qu’il y a des espèces envahissantes dans le réseau de grottes qui pourraient changer la dynamique de la population d’espèces indigènes?
André : Nous n’avons observé aucune espèce envahissante à l’intérieur des cavernes ni dans les environs immédiats. Aussi, il n’y a pas de moules zébrées dans le secteur, ce qui est une très bonne nouvelle!
Question de Myriame : Quelles espèces d’écrevisses ont été trouvées dans les grottes?
André : Nous n’avons pas collecté d’écrevisses jusqu’à présent, mais nous en avons filmé. Il s’agit de la prochaine étape, collecter différentes espèces d’invertébrés dans la caverne pour en déterminer l’espèce exacte. La biodiversité totale de ces cavernes sera probablement très impressionnante.
Question de Nancy : Parmi les espèces observées dans les cavernes, y en a-t-il qui ne se trouvent pas dans le secteur adjacent de la rivière des Outaouais?
Jill : Aucune espèce vivant uniquement dans la caverne et pas dans la rivière n’a été confirmée, mais il pourrait y avoir des différences entre les espèces vivant dans l’une ou dans l’autre. L’apparence des éponges de la caverne diffère de celles qu’on retrouve dans la rivière, étant dépourvues de couleur verte. Les écrevisses de la caverne sont peut-être une variante plus pâle et nous tentons encore de déterminer si la coloration du manteau des moules vivant dans la caverne est semblable à celle des moules qui vivent dans le fond de la rivière.
Question de Carol : Vos observations vous ont-elles permis de formuler des hypothèses quant à l’accomplissement du cycle de vie des moules à l’intérieur des cavernes?
André : Je dirais que la réponse dépend de la profondeur à laquelle vit une population de moules donnée. Dans le cas d’une population de moules qui se trouve non loin de l’entrée de la caverne, il se peut que le recrutement (l’arrivée des juvéniles) se produise à partir de glochidies provenant aussi bien de moules femelles qui vivent en dehors des cavernes que de celles qui vivent à l’intérieur, à proximité de l’entrée. À l’opposé, dans le cas d’une population de moules profondément située à l’intérieur des cavernes, il est possible que l’ensemble du recrutement, que tous les juvéniles qui régénèrent la population ou une moulière donnée proviennent de femelles vivant en permanence à l’intérieur de la caverne. Nous ne savons à peu près rien sur la dynamique des populations et sur l’origine (la source) des juvéniles. Il se pourrait très bien que les poissons qui vont et viennent régulièrement dans les cavernes transportent les glochidies provenant de moules femelles vivant à l’extérieur des cavernes. Les poissons sont des animaux très mobiles.
Question de Carol : Est-ce que l’obscurité a un effet sur la coloration du manteau et des siphons des moules? Les photos semblent montrer les teintes typiques.
Jill : Nous ne le savons pas encore, mais c’est une des questions que nous étudions.
Question de Pascal : Est-il possible qu’il y ait des espèces marines de la mer de Champlain qui soient restées emprisonnées dans ces grottes sous-marines?
André : Je ne crois pas qu’il y ait des espèces marines qui se retrouvent dans les cavernes ou même la rivière des Outaouais comme telle. Il n’y a pas non plus d’épinoche à trois épines dans le secteur (telle que retrouvée au lac Pink). Voir cependant la réponse que je donne à la question d’Erik, ci-dessus.
Question anonyme : Quelles sont les conditions qui vous empêchent de plonger dans les cavernes?
Jill : Avant chaque plongée spéléologique, je dois évaluer les conditions environnementales courantes. Le courant est parfois trop fort. En général, lorsque la visibilité est faible, je dois revoir à la baisse mes objectifs et prévoir davantage de réserves d’air, mais cela ne m’empêche habituellement pas de plonger. À l’occasion, un problème avec mon équipement m’oblige à annuler une plongée, et parfois un pressentiment inexplicable m’incite à revoir mes objectifs ou à annuler une plongée. Selon moi, pour avoir été dans le domaine de l’exploration depuis très longtemps, la règle d’or est de toujours être prêt à interrompre ou à refuser une mission.
Question anonyme : Observez-vous de grandes différences dans l’environnement entre l’hiver et l’été?
Jill : Oui, la température peut varier de 1 °C jusqu’à 20 °C. Aussi, la vie se transforme au fil des saisons. L’accumulation de feuilles mortes est un des changements évidents, mais je vois aussi les éponges croître et dépérir d’une saison à l’autre. Le débit est le principal facteur qui influence les conditions de plongée, en modifiant la couverture de vase et les sédiments en suspension. De plus, les moules se comportent différemment selon l’intensité du débit.
Question de Gab : Est-ce que le stade du cycle de vie où les larves s’accrochent aux branchies d’un poisson est une association mutualiste entre le poisson et la moule? Ou est-ce unilatéral (que ce soit une interaction neutre ou de nature parasitaire)?
André : Tout d’abord, il ne s’agit pas de mutualisme, car le poisson ne bénéficie pas de la présence de glochidies sur ses branchies ou ses nageoires. Certains parlent de parasitisme et effectivement dans le cas où les moules passent plusieurs semaines ou mois sur les branchies d’un poisson, celui-ci y perd un peu de nutriments provenant de ses branchies ou de son sang, qui assurent la croissance des glochidies. Dans cette situation, il s’agit bien de parasitisme, mais à très petite échelle. Dans le cas où les moules s’accrochent aux nageoires du poisson, le poisson ne ressent alors vraiment rien. Les glochidies sont minuscules et n’affectent pas la capacité de nager du poisson non plus. Dans cette situation, il est question de commensalisme, c’est-à-dire une association qui est profitable à une espèce et qui ne nuit pas à l’autre (l’hôte). Pour une réponse plus exhaustive, il est fort probable que la seule présence d’une population de moules adultes dans un habitat donné offre de nombreux bienfaits aux populations de poissons locales, c’est-à-dire de l’eau plus propre, un abri pour les juvéniles sous les coquilles vides, un habitat pour le zooplancton et les invertébrés benthiques qui vivent parmi les moules vivantes et les coquilles vides, ce qui aide les poissons juvéniles des environs à trouver plus de nourriture. Au bout du compte, en écologie, c’est ce qu’on appelle la « facilitation », soit la création ou l’amélioration d’un habitat par une espèce, qui est profitable à une autre espèce (un concept proche du mutualisme, mais qui n’a pas tout à fait la même définition). Pour en apprendre plus sur ce sujet fascinant, recherchez « facilitation » dans les revues scientifiques.
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